Black Dog
#33 - L'histoire d'un rendez-vous tombé à l'eau.
Bonjour à vous, compagnon•nes de ces chemins de traverse ! Je suis ravie de vous retrouver, après deux mois de maturation d’un nouveau récit.
Puisque je publie de manière anarchique, je débarque sûrement de manière abrupte sur Substack ou dans vos boîtes mail. Aussi, je me (re)présente : je suis Cécile Colline, autrice de la newsletter Chemins de traverse, un ensemble d’essais poétiques dédiés aux rebelles-sages qui n’en font qu’à leur cœur.
Dans cette chronique en deux parties, je vous emmène sur un sentier qui longe un bras de rivière. J’y ai fait une rencontre inattendue… Ou l’était-elle vraiment ?
La source était mon endroit préféré de la ville, du temps où j’y habitais. Éloignée des grandes tours qui poussaient chaque année aux alentours, la source restait lovée sous sa gamme de larges pierres calcaires. Il importait peu que les immeubles continuent de grimper au même rythme que la température : l’eau de cette source était immuable, pure et solide, même quand le ciel retenait la pluie des mois durant.
Qui sait d’où venait cette source qui, en chaque instant, dévoilait sans pudeur un tableau parfait : reflets dorés, touches turquoises, coloris orangés, le tout parsemé de roches rondes immergées. Elle laissait parfois s’échapper de petites rigoles qui s’amusaient à circuler entre les pieds des chênes et des pins.
Voilà pourquoi la source était, dans cette ville, mon endroit préféré : parce qu’elle laissait de la place à la Beauté.
Je suis revenue à la source un jour où la grisaille embaumait mon esprit. Sous le soleil, un vent soutenu ne parvenait pas à chasser les nuages coincés dans ma tête. Je ne pensais pas y revenir de sitôt, à cette source, mais un pèlerinage en son sein s’annonça nécessaire pour dissiper ma mélancolie latente. Chez l’humain, il est toujours question de retour aux sources, puisque la vie invite, par à-coups, à sortir la tête de l’eau — et pas seulement à date anniversaire.
Dès la descente du bus, je reconnais les alentours de la source : le village aux façades crispées par un soleil trop fort, la petite bibliothèque à côté de l’église, le jardin de moines en fleurs, les ruelles étroites serpentant entre les maisons enrobées par les vieilles pierres. L’une de ces ruelles entortillées mène à un banal circuit de gravillons dérangé ici et là par quelques herbes volontaires.
Pour arriver à la source, il faut traverser un pont de béton nu calé au-dessus d’un bras de rivière. Je m’arrête au milieu de ce passage, admirant les reflets scintillants des rayons sur une eau qui, je l’espère, n’en finira jamais d’écouter les moqueries des canards.
Passée sur l’autre rive, je décide de longer le cours d’eau le plus tranquillement possible ; ambition très vite bousculée par la présence d’un chien noir circulant en pagaille entre les ronces et le gravier. Immobile, je fais mine d’être absorbée par la danse de l’eau alors que je me débats pour rabrouer ma peur des clebs.
Quelle étrange coïncidence de croiser un chien noir ! J’évoquais justement sa silhouette quelques heures plus tôt auprès d’un proche perturbé par mon humeur changeante. Faire appel au chien noir, figure métaphorique du spleen qui envahissait Churchill de manière cyclique, avait eu le mérite de rendre concret une sensation diffuse de mal-être.
Au bord de la rivière, un chien noir, donc. Le clébard ne me lâche pas les baskets. Pire encore : il a l’air perdu. On dirait même qu’il m’attend pour poursuivre son chemin. Est-on fatalement perdu quand personne n’est là pour vous guider ?
Sans trop savoir pourquoi, je finis par suivre le chien dans sa course erratique, museau au sol, patte relevée sur des bosquets. Je reste derrière lui, craignant toujours qu’il puisse sentir la peur émaner de ma sueur. Qui sait : il pourrait décider, dans un sursaut d’agressivité, de planter ses crocs dans mes mollets.
Mais le chien noir poursuit sa route, allant jusqu’à gambader sur un petit promontoire fait de terre, de branches et de cailloux rameutés par la rivière. Solide et fier, il regarde au loin, par-delà l’eau pétillante, indifférent au courant qui passe entre ses pattes. Il ne semble pas avoir peur de tomber ni de se faire emporter par une soudaine crue. Immobile un instant, il s’affole soudain et, dans un sursaut quasi-enfantin, rejoint la rive et poursuit son chemin.
La source n’est plus très loin.
Plus nous nous approchons de la source, plus je remarque les craquèlements de la terre. Ma foulée volontaire envoie paître des volées de cailloux inertes tandis que mes bottines patinées raclent une poussière dense. Le vent souffle plus fort, formant des essaims de pollen, de débris et de sable ambulants.
Le chien noir se met à courir et je peine à garder les yeux ouverts. Une nouvelle bourrasque envoie des résidus de terre et de feuilles dans mes narines qui sont si sèches qu’elles commencent à gratter. Peinant à respirer, je commets l’erreur d’entrouvrir la bouche pour aspirer un filet d’air plus conséquent, mais je ne fais qu’absorber une bonne rasade de poudre et de granulés qui liment autant ma langue que ma glotte. Crevasses dans les gencives, palais asséché : il est temps que j’atteigne la source avant de me momifier.
J’aperçois mon chien noir qui attend à l’orée d’un sentier.
Je n’ai plus peur du coup de griffe ou de la morsure mal placée : je suis mon camarade aux poils ras avec le zèle d’un chien suivant son maître. Nous nous dirigeons vers la source en empruntant un dédale de roches friables. Ma posture de bipède n’aide pas au périple : je monte, descend, saute, tressaute, dérape et m’agrippe aux branches cassantes d’arbres morts il y a longtemps.
Mes bottines sont bientôt lacérées par la caillasse et je décide de m’en séparer. Des bottines en pèlerinage : encore un coup du costume à porter, celui de la meuf un tantinet féminine malgré ses cheveux coupés courts alors qu’en vérité, elle rêve d’aller marcher dans le monde avec des chaussettes dépareillées. Qu’à cela ne tienne : ce seront mes pieds nus et rugueux qui se frotteront au sol de cette terre rêche, de ce tas de minerai stérile, de ces buissons secs du chemin menant à l’eau. J’éclate de rire devant ma paire de godasses déchirées, ce qui me vaut d’avaler encore une bonne flanquée de poussière dépêchée par le vent.
Je fais mes premiers pas.
Mon chien s’agite avant de disparaitre derrière un empilement de roches.
Puis, ce fut le trou noir.
J’avais imaginé qu’une chute dans un ravin serait rapide, un peu comme dans les films, mais la mienne, de chute, est si lente que j’ai la sensation de planer. Des gouttes malicieuses tombent sur mes pieds nus et sur ma nuque. J’ai même le temps de grelotter.
En contrebas, la source assiste, indifférente, à ma dégringolade. Je ne parviens à deviner les contours de sa surface que lorsque je me vautre dans son eau, éclaboussant par la même les roches rondes de reflets dorés, de touches turquoises et de coloris orangés.
Avant mon plongeon, j’ai entendu quelqu’un aboyer.

