Écrire en pointillés
Ou comment s’éloigner du fantasme de l’écrivain dévoré par sa vocation.
À mes comparses de ces chemins de traverse,
Lorsque j’ai publié mon tout premier texte il y a deux ans et demi, je me suis fait une première promesse : Chemins de traverse demeurera un espace de liberté, à l’écart de tous les impératifs de visibilité réclamés par Substack. Cela m’a permis de rester fidèle à ma nature d’être réfléchi et discret — même dans les moments où j’avais envie, moi aussi, d’avoir ma part du gâteau.
Pour ces raisons, je me suis toujours gardée de clamer haut et fort le nombre d’abonné•es à cette newsletter. Je n’en vois pas l’intérêt. Ce que je constate cependant, c’est que ce nombre grandit tout seul, uniquement de manière organique. Et cela, c’est une fierté, une fierté qui a meilleur goût que la « réussite ».
Bien sûr, ce nombre n’est pas mirobolant. Bien sûr, cela a pris du temps. Mais quelle importance ? Je marche aux côtés de personnes qui ont choisi d’être là non pas parce que j’ai pondu ma petite Note tous les matins entre le café et le bureau, mais parce que la patience, la discrétion, la profondeur et la simplicité sont des règles du jeu tout aussi valables que le bruit et la présence.
Je suis aussi très fière et reconnaissante de votre présence. Embrassons notre nature de rebelles-sages, libérons-nous des injonctions et continuons à marcher ensemble vers de nouveaux horizons 💚
Un soir de Pleine Lune, allongée sur mon lit, agitée. Était-ce la faute de la Lune ? J’eus tôt fait de la rendre responsable de mes tourments intérieurs, mais je sentais bien que mon malaise provenait d’une autre source tout aussi mystérieuse que cette planète à l’acné grise. Je restai plusieurs minutes à observer cet inconfort mécontent : « ça » bougeait à l’intérieur, dans un espace contraint, entre mon cœur et mon ventre, à la manière d’un alien venu visiter mes entrailles depuis les contrées lunaires.
Je la connais bien, Anxiété, ce mouvement impalpable qui n’a pas de sujet. Cela fait quelques années qu’elle est devenue une amie, une vraie, dans le sens où elle s’infiltre dans mon corps quand j’oublie de porter attention à un malaise de vie. Quand je commence sérieusement à m’égarer, elle m’ordonne de revenir sur mon droit chemin (de traverse) ; et comme une véritable amie, elle estime que nous sommes suffisamment proches pour me balancer des vérités.
Ce soir-là, elle s’épancha ainsi en moi sous sa forme commune de trouble désagréable mais bienveillant, me poussant à subir ses affectueux assauts et à me questionner, donc.
« Que fais-tu là ? » lui lançais-je.
Mais elle ne me répondit pas.
Elle ne répond jamais.
Mon amie n’est qu’une vague de gêne muette : si elle me rappelle que je suis sur la mauvaise voie, elle ne m’indiquera jamais la direction à prendre pour rebrousser chemin. Elle m’enverra seulement des indices : un corps qui se relâche, un malaise qui se dissipe et des tensions qui s’effacent. Ce soir-là, je laissai Anxiété m’envahir sans pouvoir décrypter la raison de sa présence. Je finis par m’endormir en foutant des écouteurs dans mes oreilles : meilleur remède d’ignorance pour boucher l’invasion imminente de mes pensées affolées.
Les jours suivants, je continuais de blâmer la Lune comme cause évidente de mes nuits hachées. Et une nuit, la Lune finit par disparaître dans la voie lactée : je fus alors à court d’excuse. Je m’allongeai en pressentant que j’allais devoir, cette fois-ci, me confronter à la vérité : « quelque chose » n’allait pas. Ce truc qui semblait piégé entre mon cœur et mon ventre, et qui remuait constamment, sans s’apaiser.
Certains auteurs parlent de l’écriture comme d’un acte vital. Si je suis leur raisonnement, cela signifie que, sans l’écriture, ils se meurent. Pire encore : ils ne sont donc que des corps éteints qui errent dans le monde en menant une vie potentiellement satisfaisante. A contrario, l’écriture serait la fondation d’une vie colorée dont chaque mot serait une respiration nécessaire, voire impérieuse. Un tableau plus enivrant que celui d’une âme qui se traîne, j’en conviens.
J’ai longtemps culpabilisé de ne pas ressentir cet absolu nécessité de l’écriture. J’en déduisais que je n’étais pas une vraie écrivaine mais une vaine écrivaine réfugiée dans un fantasme. Une écrivaine du dimanche1 qui n’a pas besoin de poser des mots à tout bout de champ pour se sentir vivante. J’étais déçue, si déçue de ne pouvoir me conformer à l’image de cette vocation magnifique : une envie d’écriture si puissante que la question de son absolue priorité ne se poserait pas. Je serais envahie, je n’aurais d’autres choix que de vomir un contenu de mots qui déborde, un désir de mots si fulgurant qu’il ne me serait plus permis de douter d’une quelconque légitimité.
Lorsque la Lune eut fini d’être avalée par la nuit noire, un aveu tranquille eut raison de mon amertume : l’écriture n’est pas un acte vital pour moi. Je peux passer des semaines sans la nécessité impérieuse d’écrire quelque chose, quelque part. L’écriture est avant tout un remède bienvenu à mon encombrement, à toute cette vie intérieure agitée. Puisque mon cerveau ne sait pas trier les stimuli d’un monde bruyant, puisque je ne peux arrêter le flux des histoires fantasques qui germent à toute heure du jour et de la nuit, l’écriture permet de modeler toute cette matière brute quand elle commence à déborder. Si je ne prends pas le temps de le faire, « ça » bouge à l’intérieur et s’entortille comme des colliers emmêlés que l’on mettrait des heures à dissocier.
Et c’est quand l’indigestion arrive que Anxiété vient me rendre visite, les soirs de Pleine Lune.
Comment se passe votre rapport à l’écriture ? Écrivez-vous chaque jour en suivant une discipline de fer ? Êtes-vous parfois envoûté•e par vos histoires ? Ou bien écrivez-vous par à-coups ?
N’hésitez pas à commenter ou à me faire parvenir vos pensées si vous souhaitez prolonger la réflexion. J’ai toujours plaisir à échanger avec vous 💚
Il se trouve que j’écris ce texte un dimanche, comme beaucoup des chroniques de Chemins de traverse. Je suis donc bel et bien une écrivaine du dimanche.


Merci pour ce texte.
Pour l’intro sur le rappel à combattre ces relents de performances et d’auto-promotion de plus en plus trop présents sur Substack et auxquels je me laisse prendre encore trop souvent,
Pour le corps avec ce que peut être l’écriture et la posture d’écrivaine. Merci